Edin Džeko et la malédiction du « Calcio » : L’Italie tremble avant l’enfer de Zenica.
C’est un spectre qui hante les nuits de la Nazionale depuis des décennies : celui du « traître » providentiel. Alors que l’Italie se déplace en Bosnie pour la finale de barrage du Mondial 2026, un nom est sur toutes les lèvres : Edin Džeko. Formé, poli et adulé par la Serie A, le « Diamant de Sarajevo » pourrait bien être celui qui portera le coup de grâce aux Azzurri dans l’enfer de Zenica. Retour sur une tradition de « coups de poignard » qui ne semble jamais vouloir s’arrêter.
Le « bourreau » que l’Italie a elle-même engendré
Le football possède cette ironie cruelle : il arrive souvent que l’arme utilisée pour vous abattre soit celle que vous avez vous-même aiguisée. Pour Luciano Spalletti et ses hommes, cette arme porte un numéro 9 bien connu : Edin Džeko. Avec un bilan colossal de 152 buts inscrits sous les couleurs de l’AS Roma et de l’Inter Milan, le géant bosnien ne se contente pas de connaître le football italien ; il en possède les codes génétiques.
Dans les couloirs de Coverciano, on tente de faire bonne figure. Federico Dimarco et Alessandro Bastoni ont affiché un certain soulagement après avoir évité le Pays de Galles lors du tirage. Pourtant, la presse transalpine, plus prudente, parle déjà de Džeko comme de « l’ennemi bien-aimé ». À 40 ans (ou presque), le capitaine bosnien n’a plus ses jambes de vingt ans, mais son intelligence de jeu et sa connaissance intime des défenseurs italiens en font un prédateur clinique. À Zenica, dans un stade Bilino Polje transformé en véritable chaudron, il sera le guide d’une nation qui rêve de sa deuxième Coupe du Monde, au détriment de son voisin de l’autre côté de l’Adriatique.
Une histoire de « trahisons » gravée dans le marbre
Si l’Italie craint Džeko, c’est parce que l’histoire ne plaide pas en sa faveur. La Nazionale a souvent été la victime de joueurs ayant fait leurs classes ou leur gloire dans le Calcio.
Les blessures du XXe siècle : De Schnellinger à Platini
Tout commence véritablement en 1970, lors du « Match du Siècle ». Karl-Heinz Schnellinger, pilier du grand AC Milan, climatise l’Italie à la 90e minute en égalisant pour l’Allemagne de l’Ouest. C’est l’unique but de sa carrière internationale. Un symbole précurseur.
Douze ans plus tard, en 1982, c’est le « Huitième Roi de Rome », Falcao, qui manque de briser le rêve italien lors de l’épique bataille du Sarriá. Sa célébration rageuse après son but pour le Brésil est restée comme une cicatrice pour les supporters de la Louve, même si le triplé de Paolo Rossi sauvera finalement les meubles.
En 1986, la trahison change de visage et prend les traits de Michel Platini. Le génie de la Juventus, idole absolue du pays, ouvre le score en huitième de finale pour la France et élimine les tenants du titre italiens avec une froideur chirurgicale.
Le traumatisme de 1990 et l’humiliation de 2002
Mais le coup de poignard le plus profond reste sans doute celui de Claudio Caniggia en 1990. En demi-finale, dans un stade San Paolo de Naples déchiré entre son amour pour Maradona et son pays, l’attaquant de l’Atalanta et de l’AS Roma trompe Walter Zenga de la tête. L’Italie, qui n’avait pas encaissé de but de tout le tournoi, s’écroule aux tirs au but. Le rêve d’un sacre à domicile s’envole, brisé par l’un des « siens ».
Plus récemment, le nom d’Ahn Jung-hwan résonne encore comme une insulte en Italie. En 2002, alors qu’il évolue à Pérouse, le Sud-Coréen élimine la bande à Totti d’un but en or. La réaction du président de son club, Luciano Gaucci, restera dans les annales : il résiliera le contrat du joueur dès le lendemain, refusant de payer celui qui avait « ruiné le football italien ».
L’ombre de Trajkovski plane sur Zenica
L’Italie sort de deux absences consécutives en Coupe du Monde. La dernière en date, en 2022, a été provoquée par un autre habitué des pelouses italiennes : Aleksandar Trajkovski. L’ancien joueur de Palerme, d’une frappe limpide à la 92e minute, avait plongé l’Italie dans un coma footballistique dont elle peine encore à sortir totalement.
Aujourd’hui, Edin Džeko s’inscrit dans cette lignée de « bourreaux familiers ». Contrairement aux jeunes attaquants bosniens, Džeko sait exactement comment provoquer la faute de Donnarumma ou comment fausser compagnie au marquage de Bastoni.
L’Italie peut-elle briser cette malédiction ? Si les Azzurri veulent voir les États-Unis, le Canada et le Mexique en 2026, ils devront faire abstraction des sentiments. Car à Zenica, leur vieil ami Edin ne leur fera aucun cadeau. Le football est un jeu de gentlemen, mais quand le Mondial est en jeu, les amitiés du Calcio s’arrêtent au coup d’envoi.
